L’économie de la connaissance, une histoire d’amour et de savoirs

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Article paru dans Le Monde le 28 mai 2015. Vincent Giret y présente, Économie de la connaissance, une note de la Fondation pour l’innovation politique écrite par Idriss J. Aberkane.

Voici une économie qui ne ressemble pas à l’économie. Du moins pas à celle, puissante, vorace, que le monde a développée depuis la révolution industrielle. Mieux, elle en défie toutes les lois : sa matière première est inépuisable, elle favorise et récompense le partage, et son pouvoir d’achat – infini – ne dépend que de chacun d’entre nous. Ici, 1 et 1 font 3, peut-être même 5, voire davantage encore… Vous n’avez pas trouvé ? Bienvenue dans l’économie de la connaissance.

Ce domaine, grandiose, ne se niche pas dans les méandres d’un esprit fumeux, pas plus qu’il ne peuple le petit monde sympathique des utopies. L’économie de la connaissance est déjà là, vivante, palpable, tangible, et si nous ne la distinguons pas, c’est que nous ne chaussons pas les bonnes lunettes. Un esprit aussi brillant qu’original a rédigé à l’intention des citoyens comme des responsables politiques une note lumineuse, une sorte de « traité pratique » de l’économie de la connaissance. Son auteur, Idriss J. Aberkane, un scientifique à peine trentenaire, spécialiste des neurosciences, accumule les références prestigieuses : chercheur à Stanford, ingénieur d’étude en biomimétique à l’École polytechnique, ancien interne du département de psychologie expérimentale de l’université de Cambridge (Royaume-Uni), pour faire court.

Même si les prémices de l’économie de la connaissance sont plus anciennes, Aberkane date le moment-clé d’une prise de conscience en 1977. Dans un fascinant discours prononcé peu de temps après son installation à la Maison Blanche, le président Jimmy Carter évoque la crise énergétique qui frappe alors de plein fouet les économies occidentales et il y glisse cette réflexion sibylline : si nous indexons le dollar sur les matières premières, son potentiel est grand, mais limité ; si nous indexons le dollar sur la connaissance, alors son potentiel est infini. Visionnaire, Jimmy Carter pressent les dangers et les limites d’une économie droguée aux matières fossiles et ouvre, l’air de rien, un nouveau paradigme. Le président prêche moins dans le désert qu’il n’y paraît. Dans la Silicon Valley, une poignée d’entrepreneurs partagent le même rêve. De Steve Jobs (Apple) à Sergueï Brin (Google), de Mark Zukerberg (Facebook) à Elon Musk (Tesla), ces « héros de la Valley » vont faire la démonstration que « la connaissance est de loin la ressource économique la plus essentielle à un pays ».

« DIABÈTE ÉCONOMIQUE DÉBILITANT »
Avec leurs machines et leurs logiciels, ils jettent les fondations d’un nouveau monde et permettent à chacun « d’explorer, d’exploiter et défaire circuler ce nouveau pétrole qu’est la connaissance ». Les chercheurs estiment que la connaissance mondiale double désormais tous les neuf ans.

Les pionniers sont américains, mais le mouvement gagne toute la planète. Enfin, presque : les pays dont l’économie et la richesse dépendent des matières premières, agricoles ou géologiques sont nettement à la traîne. Aberkane illustre la « malédiction » du pétrole en comparant les exportations de la Russie et de la Corée du Sud, petit pays qui a osé expérimenter un ministère de l’économie de la connaissance : « En ne possédant qu’un tiers de la population russe et avec un territoire 171 fois plus petit, la Corée du Sud exporte davantage que la Russie, car, au lieu d’entretenir la paresse mentale qu’induit inévitablement l’accès aux ressources naturelles bon marché, elle est forcée d’exporter de la connaissance et du savoir-faire. » C’est parce que la Chine manque cruellement d’hydrocarbures par habitant qu’elle s’est engagée elle aussi dans l’économie de la connaissance et qu’elle échappe ainsi au « diabète économique débilitant » que provoque un accès trop facile aux matières premières.

Cette économie a bien d’autres lois, d’autres singularités. D’abord, elle s’apprend en groupe. Jetant une jolie pierre dans le jardin de nos débats français du moment, Aberkane affirme que « la connaissance étant collégiale, il y a lieu de la partager en groupe, c’est-à-dire de construire l’éducation autour du groupe plutôt qu’autour de l’individu ». C’est tout un système et une pédagogie, hérités de la révolution industrielle et fondés sur l’évaluation individuelle que le chercheur appelle à transformer radicalement.

Enfin, ces collectifs, ces groupes doivent aussi pour réussir « partager une passion brûlante ». Pour sa démonstration, Aberkane a conçu une matrice qui combine les deux composantes entrepreneuriales : l’amour du métier (le « love »), et l’expertise du métier (le « can do »). Les entreprises les plus compétitives dans leur secteur font ce qu’elles aiment faire et ce qu’elles savent faire. Cette matrice définit ainsi quatre archétypes d’entreprises : le joueur « au-dessus de la mêlée » (love fort, can do fort), le « suiveur » (love faible, can do fort), le « Silican Garage » (love fort, can do faible) et « l’entrant forcé » (love faible, can do faible). Une conclusion enthousiasmante qui montre la suprématie de la compétence quand elle se conjugue avec le désir.

Idriss J. Aberkane, est auteur de la note Économie de la connaissance pour la Fondation pour l’innovation politique, mai 2015.

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